Système TeamSpeak du Réseau Jeux-Strategie.com Abonnez-vous à nos flux RSS Mur du Réseau Jeux-Strategie.com
 

      

La Grande Guerre ou la naissance de la civilisation totalitaire

    Hannah Arendt définit ainsi le totalitarisme dans son ouvrage Les Origines du Totalitarisme : " Le totalitarisme est avant tout un mouvement, une dynamique de destruction de la réalité et des structures sociales plus qu'un régime fixe ". Le système totalitaire tendrait ainsi à la totalité, à l'unité. Il ne se bornerait pas à contrôler les activités humaines mais entendrait s'immiscer jusque dans la sphère intime de la pensée et imposer à tous l'adhésion à une idéologie. Il recourre en outre généralement à un appareil policier employant la terreur, à une direction centrale de l'économie ainsi qu'à un monopole des moyens de communication de masse et de la force armée.
Entre 1914 et 1918, les principales puissances mondiales se livrent une guerre planétaire. C'est une expérience inédite qui participe d'un bouleversement culturel, moral et sociétal. Les sociétés impliquées dans le conflit sont marquées pour des générations par son souvenir. La Grande Guerre se différencie des 'guerres de conquête' précédentes par son caractère impérialiste. Elle exalte l'idée de mobilisation totale des ressources et des individus tout en banalisant la violence. En bouleversant ainsi les sociétés, comment la Grande Guerre sème-t-elle les germes du totalitarisme ?


Une remise en cause de la civilisation libérale

 La Grande Guerre marque les sociétés modernes par sa durée et son ampleur. C'est la première guerre impérialiste mondiale. Pour Hannah Arendt, elle se démarque des 'conquêtes' du passé. La Première Guerre Mondiale voit pour la première fois des puissances conquérir des territoires sans vouloir y exporter leurs lois et coutumes. Dans certains cas, elles appliquent en territoire conquis des lois qui seraient jugées inacceptables sur leur propre sol. La Grande Guerre constitue en ce sens un coup porté à la notion d'Etat-Nation et de démocratie. Son caractère impérialiste sème les premières graines du totalitarisme en ébranlant les structures de pouvoir habituelles. Arendt écrit : " L'impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique de la bourgeoisie bien plus que comme le stade ultime du capitalisme ". Elle lie le début de la période impérialiste à la crise de l'Etat-Nation dès lors inadapté au développement capitaliste de l'économie. Arendt soutient que la bourgeoisie consciente de cette faiblesse choisit de s'intéresser aux affaires politiques pour assurer le maintien de la création de richesses. Elle poursuit : " L'impérialisme naît lorsque la classe dirigeante détentrice des moyens de production s'insurge contre les limites nationales imposées à son expansion économique ".
La Grande Guerre participe également d'une contestation du libéralisme. Depuis le XIXème siècle, la notion de progrès semble exclusivement réservée au libéralisme et aux démocraties qui, tout en assurant les libertés individuelles, affirment promouvoir le progrès économique et social. Mais à l'aune des années vingt, la démocratie libérale est contestée. Elle est accusée, sous couvert d'un pseudo-libéralisme, de masquer l'exploitation du prolétariat par la bourgeoisie détentrice des moyens de production ou de laisser les égoïsmes individuels saper la cohésion nationale. En outre, le libéralisme économique est remis en cause par les démocraties libérales elles-mêmes. Durant la guerre, elles optent pour un renforcement de l'intervention de l'Etat dans l'économie aux dépens du laissez-fairisme habituel. Avec la Grande Guerre, c'est donc bien le système libéral qui est remis en cause.


Des sociétés préparées à la culture totalitaire

Antithèse du libéralisme qui ne considère le progrès que comme une évolution lente et irrégulière, le totalitarisme prétend transformer radicalement et définitivement les sociétés en créant un 'homme nouveau'. Or, la Grande Guerre consacre la 'fabrication du consensus' et le dirigisme économique. L'ensemble des activités humaines est dès lors dicté par l'effort de guerre et la société tout entière doit se réunir pour défendre la 'cause nationale'. Ce processus de fabrication du consensus enfanté par le premier conflit mondial est illustré par la formation de gouvernements dits 'd'union sacrée'.
Ainsi, la Grande Guerre prépare les sociétés à la culture totalitaire. Pour l'écrivain Ernst Jünger, elle constitue l'exaltation de la mobilisation totale en étant la première guerre dite 'totale'. La célébration de la guerre et de la technique moderne serait annonciatrice d'un nouvel ordre incarné par la figure de l'ouvrier-soldat oeuvrant au sein d'une société encadrée et disciplinée comme une armée. Ainsi, la Grande Guerre constitue un tournant historique vers une forme de civilisation 'totalitaire' car pour la première fois, forces humaines et naturelles du monde industriel moderne sont mobilisées de manière totale en vue de l'effort de guerre.
Jacob Talmon soutient quant à lui que le totalitarisme est originellement le produit d'une idée. L'annonce d'un avenir radieux (culte de la Victoire) et l'affirmation qu'il existe une vérité et une seule (union sacrée) portées par la guerre constitueraient les germes du totalitarisme.
Arendt envisage par ailleurs le concept des masses comme pierre angulaire du totalitarisme. Les masses qui se manifestent lors de la Première Guerre Mondiale apparaissent avec la révolution industrielle et sont le fruit de l'automatisation de la société et de l'urbanisation. Les liens sociaux traditionnels (village, religion) ont disparu ou se sont distendus. Isolé, l'homme de masse fait l'expérience de la 'désolation', c'est-à-dire le déracinement social et culturel accentué par les conditions de la guerre. Perdu dans un monde trop mouvant qu'il ne comprend plus et ne contrôle plus, l'individu trouverait dans le totalitarisme et les mouvements de masse une cohérence, une fraternité et une solidarité de substitution. Il s'identifie au chef du mouvement totalitaire alors que ce processus d'identification n'existe pas avec les dirigeants de partis traditionnels. Tel un prophète, le chef du mouvement totalitaire révèle la vérité dont serait porteur l'avenir. Dans un même ordre d'idée, le philosophe Eric Voegelin affirme que les idéologies totalitaires remplacent les religions en demandant à leurs adeptes de croire à la promesse d'un salut sur Terre.


Une banalisation de la violence

En outre, la guerre banalise la violence. Les solutions brutales et radicales proposées par le totalitarisme ont de quoi séduire des hommes aguerris par plusieurs années de combats sans merci. Quatre années durant, des millions d'hommes font en effet face à une violence inédite au front. Le modernisme accroît considérablement la puissance de feu sur les champs de bataille. Les hommes sont témoins de l'apparition des premiers engins blindés et doivent désormais faire face à l'aviation qui domine le ciel. La guerre développe le goût de la violence, de l'aventure, de la vie dangereuse. Elle habitue les sociétés, au front comme à l'arrière, à un climat militarisé. Cette violence portée par la guerre est consacrée par le totalitarisme. Pour Mussolini, " Le fascisme repousse le pacifisme. Seule la guerre porte au maximum de tension toutes les énergies humaines et imprime un sceau de noblesse aux peuples qui l'affrontent. Le fascisme transporte cet esprit anti-pacifiste dans la vie même des individus ".
Dans son ouvrage De la Grande Guerre au totalitarisme - La brutalisation des sociétés européennes, Georges Mosse s'interroge sur l'origine de l'extrême brutalité des sociétés européennes du premier XXème siècle. Il soutient que s'il se développe un 'mythe de la guerre' en Europe au XIXème siècle, c'est bien le premier conflit mondial qui constitue une nouveauté et une rupture dans le rapport des hommes à la guerre et rend par là possible la 'mort de masse'. Selon Mosse, ce mythe qui prend racine dans le passé guerrier des Etats permet la naissance d'une nouvelle religion civique où Foi et Nation se confondent, où la mort pour la patrie est sublimée, portant aux nues de nouveaux martyrs et saints, des lieux de culte et un héritage à entretenir. La guerre se banalise et prend un caractère sacré à travers deux notions. Celle de 'trivialisation' met en avant un processus de banalisation de l'expérience de guerre illustrée à travers la diffusion massive, dans le quotidien, d'images, d'objets, de jeux d'enfants. Celle de 'brutalisation' fait référence à une guerre d'un genre nouveau, extrêmement violente, qui rendrait 'brutaux' ceux qui y participent. Elle exalte de ce fait les jeunes générations à s'opposer à une société figée, à rechercher l'extraordinaire et l'excitation. Elle leur donne l'occasion de faire preuve de prouesse physique, de courage, de virilité, tout en idéalisant la vie de groupe et l'esprit de camaraderie.


Une crise morale

    La guerre enfante des bouleversements importants. Elle aura été une saignée, près de dix millions d'européens y ont trouvé la mort. La 'génération du feu' est marquée par un traumatisme moral, sociétal et culturel qui se mesure à la tonalité de la littérature et de l'expression artistique après la guerre. Paul Valéry écrit : " Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ". La guerre constitue un choc profond et l'expérience du feu inspire Roland Dorgelès qui écrit Les Croix de bois. Il y insiste sur la présence obsédante de la mort qui change l'homme, sur la peur éprouvée par les soldats dans les tranchées au long d'interminables heures. Les tableaux d'Otto Dix ou encore Les Eparges de Maurice Genevoix retranscrivent eux aussi cette crise des valeurs qui frappe les sociétés occidentales. La civilisation occidentale qui est accusée d'avoir permis ces horreurs est remise en question. Au lendemain du conflit, les hommes revenus du front se groupent en associations d'anciens combattants pour défendre leurs intérêts (pensions, aides aux mutilées, aux veuves et aux orphelins) mais aussi pour prolonger cet idéal de défense de la patrie pour lequel ils ont donné leur sang. L'expérience de la guerre enfante des sociétés sclérosées par son traumatisme. La crise morale se manifeste par les drames en marge du conflit, les familles séparées, le relâchement des mœurs et des cadres sociaux. Raymond Radiguet fait scandale en publiant Le Diable au Corps dans lequel il relate les amours entre un adolescent et l'épouse d'un soldat parti au front. Cette crise des valeurs morales se caractérise encore par le bouleversement des fortunes et le phénomène de l'inflation. A quoi bon économiser pour sa retraite ou ses enfants puisque l'argent perd de sa valeur ? Ainsi, la réussite n'est plus perçue comme la rançon du mérite, de la vertu et du travail mais comme celle de l'habileté du spéculateur ou de la chance de l'aventurier.
Le malaise moral et intellectuel engendré par cette crise de civilisation s'exprime notamment par l'essor du mouvement Dada. Recherchant le beau à l'état brut, il rejette toute discipline et s'attaque à la source même du langage et de la pensée. Tristan Tzara écrit dans le Manifeste Dada : " Je détruis les tiroirs du cerveau, ceux de l'organisation sociale : démoraliser partout et jeter la main du ciel en enfer, les yeux de l'enfer au ciel ". Ce mouvement de révolte intense donne bientôt naissance au surréalisme théorisé par André Breton. Le surréalisme rejette tout contrôle sur la pensée exercé par la raison, toute préoccupation morale ou esthétique. Il entend exprimer le fonctionnement réel de la pensée et aboutit sur la création d'un univers insolite qui traduit non plus le monde décevant de la réalité emprisonné dans ses conventions, ses règles, sa discipline mais les pulsions profondes de l'esprit libéré de ses entraves. Autour du surréalisme se développe un climat artistique nouveau qui imprègne la poésie, la musique, la peinture, le ballet et surtout, le cinéma, nouvelle forme d'art qui s'épanouit durant les 'années folles'.


Conclusion

Ainsi, la Grande Guerre sème les germes du totalitarisme en participant d'un bouleversement de la civilisation moderne. Le système libéral et ses valeurs, jusqu'alors prévalents, sont remis en cause. Pour Raymond Aron, " le totalitarisme n'est pas un phénomène qui se crée lui-même. Il possède une cause originelle qui gît dans le dysfonctionnement de la démocratie libérale issu des effets de la première guerre ". Une fois les germes du totalitarisme ainsi semées, c'est la conjoncture politique et économique des années 1920-30 qui rendra son émergence possible.

Réseau Gamers et Stratégie. Association Loi 1901 à capacité juridique.
©1998-2017 Réseau Gamers et Stratégie - Tous droits réservés - Mentions légales