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Le stalinisme de guerre

Entre 1941 et 1945, l'Union Soviétique et le Troisième Reich se livrent une lutte à mort dont l'issue doit déterminer la destinée de millions d'individus. Face au fléau que représente l'invasion allemande, le régime stalinien doit réinventer le modèle soviétique pour lui permettre de mener la 'Grande Guerre Patriotique'. Entre guerre idéologique et lutte patriotique, de la résistance au châtiment, l'étude du stalinisme de guerre livre le récit d'une Union Soviétique plongée dans le chaos de la Seconde Guerre Mondiale.


     Le dimanche 22 juin 1941, à 3h30, la Wehrmacht entre en Union Soviétique sans déclaration de guerre, violant le pacte de non-agression signé le 23 août 1939 entre celle-ci et l'Allemagne. Vassili Grossman, témoin direct du front, raconte dans ses Carnets de guerre : " Au moment où la guerre a commencé, beaucoup de commandants en chef et de généraux étaient en villégiature à Sotchi. Beaucoup d'unités blindées étaient occupées à changer les moteurs, beaucoup d'unités d'artillerie n'avaient pas de munitions, pas plus que, dans l'aviation, on n'avait de carburant pour les avions... Lorsque, depuis la frontière, on commença à avertir par téléphone les états-majors supérieurs que la guerre avait commencé, certains s'entendirent répondre : 'Ne cédez pas à la provocation'. Ce fut une surprise, au sens le plus strict, le plus terrible du terme ". L'usage de la Blitzkrieg à grande échelle permet à la Wehrmacht de s'emparer en cinq mois d'un territoire qui regroupe quarante pourcents de la population de l'Union Soviétique, qui fournit la moitié de sa production industrielle et les deux cinquièmes de sa production de céréales. Vassili Grossman écrit encore : " La population. Ils pleurent. Qu'ils soient en route, qu'ils soient assis, qu'ils soient debout près des palissades, à peine commencent-ils à parler qu'ils pleurent, et on a soi-même envie de pleurer malgré soi. Quel malheur ! ".
A l'hiver 1941, la Wehrmacht est à trente kilomètres de Moscou. Leningrad, ville berceau du Soviétisme, est assiégée et plus de trois millions de soldats soviétiques sont faits prisonniers. Plusieurs facteurs expliquent l'ampleur de l'avancée allemande. Staline, en dépit d'avertissements nombreux, a refusé de croire à l'offensive allemande qui prend ainsi les soldats et états-majors soviétiques par surprise. Durant les premiers jours de l'offensive allemande, pratiquement aucune résistance efficace n'est opposée à la Wehrmacht. L'Armée Rouge n'est pas préparée. Son matériel est dépassé, les conceptions stratégiques de son état-major sont en retard d'une guerre. Privée de nombreux officiers supérieurs purgés en 1937 et 1938, l'Armée Rouge ne peut ainsi faire face au choc mécanisé qu'oppose la Wehrmacht. Les craintes exprimées par le désastre soviétique durant la Guerre Hivernale qui l'oppose à la Finlande de novembre 1939 à mars 1940 se voient ainsi confirmées.
L'invasion allemande soumet à rude épreuve le système soviétique et ses institutions, plaçant par la même le collectif soviétique face au réel. A partir du 22 juin, près de dix jours durant, Staline ne s'exprime pas publiquement. Les rumeurs circulent, certains le disent même mort. Il sort enfin de sa réserve le 3 juillet et prononce un discours qui marque le déclenchement de la Grande Guerre Patriotique : " Camarades, citoyens, frères et sœurs ! La perfide agression militaire de l'Allemagne hitlérienne contre notre Patrie, lancée le 22 juin, se poursuit. Les forces germano-fascistes sont-elles aussi invincibles que le claironnent inlassablement les propagandistes fascistes emplis de vantardise ? Bien sûr que non ! L'Histoire montre qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y aura jamais d'armée invincible. L'armée de Napoléon était considérée comme invincible, mais elle a été défaite par les troupes russes. L'armée germano-fasciste de Hitler ne fait pas exception à cette règle. [...] L'ennemi ne doit pas trouver une seule machine, un seul wagon, pas un morceau de pain ni un verre de pétrole. Les kolkhoziens doivent emmener tout leur troupeau. ". Jamais on n'avait entendu de telles paroles de la bouche du terrible Géorgien et dès lors, l'Union Soviétique s'efforce de mobiliser toutes ses forces pour combler le fossé mis à nu par la guerre entre le 'pays réel' et le collectif conçu et imposé par le pouvoir. Plusieurs aspects de cette 'Grande Guerre Patriotique' permettent d'aborder le stalinisme de guerre. Des millions de soviétiques s'engagent dans l'Armée Rouge pour répondre à l'appel de Staline et le système soviétique tout entier est adapté à la guerre. L'identité du collectif soviétique est reformulée pour mobiliser au mieux ses forces vives. La Grande Guerre Patriotique permet la naissance d'une réelle 'société soviétique'. La haine de l'envahisseur fasciste et le désir de vengeance sont cultivés voire attisés. Ainsi, l'invasion allemande est un fléau que l'Union Soviétique doit surmonter si elle veut survivre. De quelle manière l'Union Soviétique parvient-elle à faire face à l'invasion allemande ? En quoi le stalinisme de guerre et la 'Grande Guerre Patriotique' permettent-ils la résistance puis la victoire face à l'Allemagne tout en constituant une formidable fracture de l'histoire de l'Union Soviétique ?

Une économie de guerre sui generis

     L'aspect le plus manifeste de la Grande Guerre Patriotique est l'adaptation, la mutation du système soviétique et du stalinisme. Les années 1941-1945 constituent à la fois une fracture de l'histoire du stalinisme mais également son paroxysme en certains points. Le fonctionnement du système soviétique en 'conditions extrêmes', c'est-à-dire l'effort de guerre totale, est facilité par le fait que l'économie soviétique était, selon Oscar Lange, une " économie de guerre sui generis " fonctionnant depuis le début des années trente en conditions extrêmes et capable de mobiliser une main-d'œuvre civile rompue à un style de commandement militaire et à toutes les privations.
Dans son discours du 3 juillet 1941, Staline appelle à la mobilisation du peuple soviétique : " Pour l'Union Soviétique, il n'existe que deux issues : la vie ou la mort, la vie ou la mort des peuples de l'Union Soviétique, la liberté ou la servitude. Le peuple soviétique doit en avoir conscience et abandonner toute complaisance. Il doit se mobiliser et réorganiser sa production en un effort de guerre dans lequel il ne peut y avoir de merci pour l'ennemi. "
Ainsi, la mobilisation militaire se déroule en plusieurs vagues. En juin 1941, quatre millions huit cents mille soviétiques nés entre 1919 et 1922 sont rappelés dans l'armée. La première mobilisation générale concerne les soviétiques nés entre 1905 et 1918. La seconde, qui est décrétée en juillet-août 1941, concerne les recrues nées entre 1898 et 1905. Ce sont des réservistes et certains d'entre eux ont même connu la Première Guerre Mondiale et la Guerre Civile. Au total, ce sont trente quatre millions et demi de soviétiques qui sont mobilisés dans l'Armée Rouge.
Mais l'effort le plus extraordinaire s'exerce dans l'industrie. Dès les premiers jours de l'invasion allemande, le Conseil de l'Evacuation crée le 24 juin déménage en hâte quinze cents usines des régions menacées. Des dizaines de milliers de trains les transportent à des centaines de kilomètres du front, dans l'Oural et la Sibérie. Quelques semaines plus tard, ouvriers et surtout ouvrières travaillent de nouveau pour l'Armée Rouge. L'Union Soviétique est elle aussi une grande puissance industrielle. Il était vital à son effort de guerre de sauver ce qu'il restait du potentiel industriel et de l'évacuer, avec une partie de la main-d'œuvre, vers l'arrière avant l'arrivée des troupes allemandes. Fin 1942, deux mille six cents grandes usines ont été évacuées.
Le remontage d'usines reconverties et réassemblées s'effectue dans des conditions très dures pour la main-d'œuvre évacuée : entre onze et dix-huit millions de personnes logées dans des baraquements de fortune et quasiment affamées travaillent douze à quatorze heures par jour pendant dix-huit mois. Le transfert de millions de civils vers l'est est pris en charge par le N.K.V.D.. Dans ces opérations d'évacuation très militarisées, l'expérience acquise durant les années trente par le N.K.V.D. en matière de 'mobilisation militaire de l'économie' constitue un modèle pour ces années de guerre. Au total, plus de onze millions de soviétiques sont évacués des régions occupées par le Conseil de l'Evacuation. L'effort de guerre est pharaonique et il n'existe aucun équivalent dans l'histoire industrielle de l'Europe. En 1942, la production de guerre soviétique a augmenté de quarante huit pourcents par rapport à son niveau de 1940. Alors qu'en 1940, trois cents cinquante huit chars de dernier modèle avaient été construits, au cours des six premiers mois de 1941 seulement, leur nombre s'élève à mille cinq cents trois et dans les six derniers mois, malgré l'occupation par les Allemands du cœur industriel de la Russie, quatre mille sept cents quarante chars modernes supplémentaires sont produits. Dès la fin de 1942, la production d'armements de l'Union Soviétique dépasse celle de l'Allemagne. La production de blindés et d'avions est alors le double (cinquante mille) de la production allemande, en 1944 celle de canons est trois fois supérieure (cent vingt deux mille).

Une déstalinisation spontanée ?

Le stalinisme se montre néanmoins encore un peu plus dur envers ses travailleurs en temps de guerre. La loi du 26 décembre 1941 assimile tout changement de travail non autorisé à une désertion passible des tribunaux militaires et sanctionnée de cinq à dix ans de camp. Entre 1942 et 1945, un million de personnes sont condamnées en vertu de cette législation.
Les graves pénuries de main-d'œuvre engendrées par la mobilisation dans l'Armée Rouge obligent le gouvernement à décréter la mobilisation générale du travail. Des millions de femmes et d'adolescents sont affectés dans l'industrie et la construction. De plus, près de deux millions d'adultes et d'adolescents sont rapidement formés dans des écoles professionnelles accélérées pour remplacer les spécialistes partis au front. Cette mobilisation fait de plus en plus appel aux femmes (dont la part dans la main-d'œuvre industrielle passe de trente sept à soixante pourcents entre 1941 et 1945) et s'accompagne d'une vaste campagne 'd'émulation socialiste' et de 'course aux records' qui rappelle les heures du stakhanovisme ainsi que d'un durcissement généralisé des conditions de travail. La Grande Guerre Patriotique et l'effort de guerre enfantent ainsi une profonde mutation du système économique soviétique.
Par ailleurs, les détenus du Goulag sont eux aussi activement mis à contribution dans l'effort de guerre. Environ six cents mille détenus condamnés à de courtes peines sont libérés et affectés aux usines d'armement. Un demi million de détenus ayant purgé leur peine est versé dans l'Armée Rouge.
Mais ce formidable effort de mobilisation économique est également source de désordres et de frustrations au moment où les populations évacuées vers l'arrière voudront rentrer chez eux contre la volonté des autorités. La mobilisation économique et militaire de l'Union Soviétique constitue un des aspects de l'adaptation du système stalinien durant la Grande Guerre Patriotique. Mais l'adaptation est également politique.
La mutation de la politique stalinienne durant la Grande Guerre Patriotique comporte des contradictions. Elle est faite de relâchements et d'accroissements des pressions. Comme on l'a vu, la mobilisation économique se fait dans un climat militarisé. Pourtant, les 'frontoviki', les combattants du front, témoignent unanimement d'une liberté des propos au front, d'une nouvelle manière de communiquer et de s'informer, du recul de la peur du mouchard, qui avait atteint son apogée quelques années plus tôt, en 1937-1938 notamment. L'historien russe Mikhail Guefter va même plus loin en soutenant la thèse que " les années 1941-1942 marquèrent le début d'une sorte de déstalinisation spontanée caractérisée par la résurgence d'un sentiment de responsabilité individuelle pour le destin de la patrie, l'ébauche d'une opinion individuelle sur le présent et le futur de cette patrie. " La Grande Guerre Patriotique entraîne donc un certain relâchement des contrôles idéologiques et politiques. Il est le fruit des désastres militaires initiaux, des tentatives allemandes de déstabiliser le régime en exploitant les mécontentements politiques, nationaux et sociaux des populations (armée Vlassov, maquis anti-communistes en Ukraine jusqu'en 1946), ainsi que de la nécessité nouvelle d'un sursaut national. Cette mutation de l'idéologie stalinienne se manifeste notamment par les rapports nouveaux entre l'Etat et l'Eglise Orthodoxe, par la résurgence des valeurs russes, nationales et patriotiques. Cet aspect sera approfondi par la suite. Le contrôle idéologique est également assoupli dans la sphère culturelle. Ecrivains, poètes, compositeurs réduits au silence avant guerre (Anna Akhmatova, Kornei Tchoukovskyi, Serge Prokofiev) sont à nouveau autorisés à publier leurs œuvres.
Le relâchement des contrôles politiques et idéologiques se manifeste également par le recrutement massif au Parti Communiste dès août 1941 " de tous ceux qui se sont distingués sur le champ de bataille ", indépendamment des origines sociales, sans la nécessité d'un 'stage probatoire' ni la recommandation de 'parrains politiques'. C'est ainsi que durant la Grande Guerre Patriotique, près de quatre millions de Soviétiques, en grande majorité militaires, adhèrent au Parti. A la victoire, le Parti compte cinq millions sept cents mille membres dont soixante dix pourcents ont adhéré depuis 1941, constituant un renouvellement profond sur de nouvelles valeurs, la Guerre, la Patrie, la Victoire.
La Grande Guerre Patriotique est également le témoin d'un relâchement de l'idéologie économique. La condamnation absolue de tout ce qui pouvait être assimilé à une forme d'économie de marché est abandonnée. Les entreprises sont encouragées à attribuer de petits lopins à leurs salariés afin que ceux-ci puissent y cultiver un potager. Dans les campagnes, les autorités locales très affaiblies laissent aux kolkhoziens une plus grande liberté pour monnayer leur production personnelle. Le marché libre développe son activité et fournit plus de la moitié des achats alimentaires des citadins contre le cinquième avant guerre et quatre vingt quinze pourcents des revenus monétaires des ruraux. Durant la guerre, les kolkhoziens s'approprient en toute illégalité cinq millions d'hectares de terres collectives.
Et pourtant, en certains aspects, le système stalinien accroît les pressions. Des mesures telles que l'ordre d'exécution d'individus suspectés de collaboration avec l'occupant fasciste, l'ordre 227 qui ordonne aux commissaires politiques du front de fusiller les soldats qui battent en retraite et qui signe la mort d'un million de soldats soviétiques, ou encore la déportation des prisonniers de guerre soviétiques à leur retour parce qu'ils sont suspectés d'avoir été perverti par la culture occidentale montrent un certain renforcement de l'oppression stalinienne. Mais elles participent elles aussi d'une stratégie d'adaptation du pouvoir aux conditions nouvelles de la Guerre.

De l'idéologie socialiste au patriotisme russe

     L'ensemble de la politique stalinienne durant la Grande Guerre Patriotique, la mobilisation totale des ressources et des individus, les rapports ambigus entre l'Etat et l'individu, entre l'Etat et l'Eglise Orthodoxe ou la frontière indécise entre relâchement et renforcements des pressions, participe d'une mutation générale du stalinisme. Afin de remporter cette guerre, le stalinisme doit non seulement s'adapter mais doit également procéder à une reformulation de l'identité commune et délaisser l'idéologie socialiste au profit du patriotisme.
Le 7 novembre 1941, alors que la Wehrmacht est à moins de cinquante kilomètres de Moscou et que la Luftwaffe peut surgir à tout moment, Staline s'adresse sur la Place Rouge aux soldats qui montent au front : " Il y eut des moments où notre pays s'est trouvé dans une situation difficile. Rappelez-vous 1918. Les trois quarts de notre pays étaient alors aux mains des interventionnistes étrangers. Nous avions provisoirement perdu l'Ukraine, l'Asie centrale, l'Oural, la Sibérie et l'Extrême-Orient. L'esprit du grand Lénine et son étendard victorieux sont aujourd'hui une source d'inspiration pour mener la Grande Guerre Patriotique, comme il y a vingt trois ans. Le monde entier nous regarde et regarde la force qui nous permet d'anéantir les hordes de pillards et d'envahisseurs allemands. Les peuples d'Europe, tombés en esclavage sous le joug des envahisseurs allemands, nous regardent comme leurs libérateurs. Une grande mission de libération nous incombe. Soyons à la hauteur de cette mission ! La guerre que vous menez est une guerre de libération, une guerre juste. Que l'exemple du courage de nos grands ancêtres, Alexandre Nevski, Dimitri Donskoï, Kouzma Minine, Dimitri Pojarski, Alexandre Souvorov, Mikhaïl Koutouzov, vous inspire dans la conduite de cette guerre ! Que l'étendard invincible du grand Lénine vous protège ! Pour la liquidation complète de l'envahisseur allemand ! Mort aux occupants allemands ! Vivent notre patrie glorieuse, sa liberté, son indépendance ! Sous l'étendard de Lénine, en avant vers la victoire ! "
Ainsi, la Grande Guerre Patriotique est source de consensus et d'unité nationale autour de nouvelles valeurs. L'idéologie socialiste est délaissée au profit du patriotisme russe et la guerre est élevée au rang de guerre sacrée (la plus célèbre marche de l'Armée Rouge composée par Alexandrov est dénommée 'La Guerre Sacrée'). Reprenant l'adresse qui avait soudé la communauté nationale à travers les siècles (" Frères et soeurs, un danger mortel menace notre Patrie ! "), Staline exalte les valeurs russes et patriotiques, inscrivant la guerre contre l'ennemi séculaire dans la longue tradition des guerres 'sacrées' livrées par la Russie. Les références à la " Grande Nation russe de Plekhanov, de Lénine, mais aussi de Pouchkine, de Tolstoï, de Tchaïkovski, de Tchekhov, de Souvorov et Koutouzov " sert de support à cette nouvelle 'guerre sacrée'.
Le rapprochement avec l'Eglise orthodoxe, indissolublement liée au passé national, est un second aspect de l'évolution idéologique du régime pendant la guerre. L'Eglise Orthodoxe contribue elle-même à faciliter ce revirement. Dès le 22 juin 1941, le Métropolite Serge, qui depuis 1924, dirige de fait l'Eglise orthodoxe, sans avoir le titre de Patriarche (le pouvoir n'ayant pas autorisé, depuis la mort du Patriarche Tikhon, en 1924, la tenue d'un Concile) donne, dans une Lettre pastorale, la bénédiction de l'Eglise à la " défense des frontières sacrées de la Patrie ". Dès septembre 1941, les nombreux périodiques anti-religieux sont supprimés, et la Ligue des sans-Dieu dissoute. Des centaines d'églises sont réouvertes à la demande des paroissiens, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Dans le courant de l'année 1942, deux hauts dignitaires de l'Eglise orthodoxe sont invités à participer aux travaux de la Commission d'enquête sur les crimes nazis. A Pâques de la même année, le couvre-feu est levé à Moscou pour que les fidèles puissent participer à la messe de minuit. Puis, en septembre 1943, Staline lui-même reçoit au Kremlin une délégation de hauts dignitaires de l'Eglise Orthodoxe, effaçant ainsi des années de rupture entre l'Etat et l'Eglise. Staline autorise la tenue d'un Concile et l'élection d'un nouveau Patriarche. Ces mesures d'apaisement ont pour effet de multiplier par dix le nombre de baptêmes et de mariages religieux entre 1941 et 1945.
Alors qu'en 1941, le peuple soviétique ne repose sur aucun socle identitaire stable, la Grande Guerre Patriotique lui fournit une nouvelle identité commune.
En évoquant dans ses discours les grands ancêtres de la Russie, les victoires de l'Empire en 1812, Staline opère une révision drastique du récit historique officiel jusqu'alors prévalant, soulignant le caractère 'impérialiste' ou 'de classe' des guerres menées avant l'avènement du Socialisme. L'homme qui s'adresse au peuple soviétique n'est pas le leader d'un parti révolutionnaire, mais le chef d'une nation au passé héroïque, liée à son patrimoine et à sa terre natale. Dans ses discours, les souverains de l'ancienne Russie qui luttèrent contre le joug tatar prennent le pas sur les héros de la Guerre Civile, absents de la liste. De nombreux signaux, adressés au peuple russe comme aux Alliés, veulent montrer que l'Union Soviétique renoue avec la Russie d'hier. Suivant la dissolution de l'Internationale communiste en 1943, 'L'Internationale', hymne de l'Union Soviétique depuis 1917, est remplacée par un hymne patriotique en 1944, 'Soyouz'.
Dans son ouvrage Making Sense of War, Amir Weiner soutient que la guerre sacrée a joué un rôle fondamental dans la restructuration des identités et aurait notamment permis une véritable intégration dans la 'nation combattante' des jeunes paysans, laissés pour compte et parias des années trente. La Grande Guerre Patriotique est sorte de 're-naissance' qui remettrait les 'compteurs à zéro'. Dans La Russie en Guerre, Alexandre Werth, correspondant de guerre britannique d'origine russe sur le front de l'est, cite une lettre envoyée par un jeune soldat : " Oui, je sais, mes parents étaient des bourgeois, ils ont payé. Qu'importe. Moi, je suis Russe et Soviétique, à cent pourcents. Je suis fier d'avoir été pris au Parti, d'avoir combattu, d'avoir été, quatre années durant, l'un des millions de soldats de Staline, de soldats victorieux allant au combat pour la Patrie, pour Staline ! "

La guerre devient l'affaire de tout le peuple russe

La Grande Guerre Patriotique permet donc une renaissance nationale, la reformulation d'une identité commune en même temps que sont réhabilités l'Empire et l'Eglise Orthodoxe et que naît réellement la société soviétique.  
D'autre part, Staline exalte la composante russe comme ciment du peuple soviétique. Nationalisme soviétique et nationalisme russe se confondent. Le peuple soviétique doit prendre corps par la russification. Conscient de l'ambiguïté de cette restauration de la nation russe, le pouvoir encourage l'exaltation de certains héros nationaux non-Russes, révisant allègrement les épopées nationales afin de souligner la 'communauté de destin' des peuples 'réunis' sous l'Empire, gommant la dimension guerrière et coloniale de cette 'réunion'. Ces gestes n'atténuent cependant pas l'impression d'ensemble de bien des non-Russes de se situer à un rang inférieur aux Russes dans la communauté des peuples de l'Union Soviétique, la propagande louant sans relâche le peuple russe comme acteur principal dans l'effort de guerre. La déportation de peuples entiers confirme la hiérarchie de plus en plus manifeste des nationalités qu'instaure le pouvoir. Lorsque Staline prononce, le 24 mai 1945, son discours de la victoire, il porte un toast au peuple russe (et non pas au peuple soviétique), " peuple dirigeant de l'Union Soviétique qui a acquis par sa clarté d'esprit, sa fermeté de caractère et sa patience le droit d'être reconnu comme le guide de toute l'Union ".
L'union nationale est enfin permise par la menace fasciste et par le culte de la Victoire. Le 6 novembre 1941, Staline déclare dans le métro de Moscou devant les Komsomols (jeunesses communistes) : " Après quatre mois de guerre, je dois souligner que la menace, loin de diminuer, s'est au contraire aggravée. L'ennemi a pris la plus grande partie de l'Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie, les Pays Baltes. Il est arrivé près du Don. Des nuages noirs planent sur Leningrad et menacent notre glorieuse capitale Moscou. "
La propagande et le pouvoir tentent de tirer profit du danger représenté par l'invasion allemande afin de mobiliser le peuple soviétique autour de la guerre sacrée. Les affiches de propagande montrent l'envahisseur allemand comme 'la bête fasciste' et use de la figure de la 'Mère Patrie' pour représenter l'effort de guerre. Aux actualités de la guerre est montré un poète en uniforme : " La Patrie a de nouveau appelé ses fils et ses filles à défendre les saintes frontières de notre terre soviétique. Et tous les Soviétiques, ouvriers et kolkhoziens, savants et écrivains se rangent sous la bannière sacrée de Lénine pour repousser les attaques de l'ennemi et pour ne pas laisser pénétrer la vile canaille nazie sur notre terre soviétique sacrée. " Dans ce climat exalté, les volontaires sont innombrables, parfois de très jeunes gens, souvent des hommes mûrs. La guerre est devenue l'affaire de tout le peuple russe.
Des mythes sont fabriqués par la propagande et participent d'une transposition de l'émulation stakhanoviste sur les thèmes militaires. Le tireur d'élite Vassili Zaïtsev est l'un de ces héros. Durant la bataille de Stalingrad, il abat deux cents vingt cinq officiers allemands.
Pour autant, c'est bien plus du fait des rumeurs et du vécu de l'occupation allemande que se forge cette unité nationale. La propagande a peu d'effet mais les rumeurs de massacres, d'exécutions sommaires ou de tortures perpétrés par l'occupant permettent le renforcement de l'unité soviétique. Pour les Soviétiques, l'invasion allemande est un fléau qu'il faut surmonter. La Grande Guerre Patriotique devient une guerre que le peuple soviétique doit remporter s'il veut survivre.

Une farouche volonté de résister

     La Grande Guerre Patriotique permet la reformulation de l'identité commune soviétique et la naissance d'une unité nationale autour de valeurs comme le patriotisme, le nationalisme russe, l'Eglise Orthodoxe ou la défense face à la menace fasciste. Pourtant, ce sont surtout la peur et la haine de l'envahisseur fasciste qui permettent d'expliquer la ténacité de la résistance du peuple soviétique et l'intensité du châtiment qu'il impose par la suite à l'Allemagne.
Pour bon nombre de Soviétiques, la Grande Guerre Patriotique est synonyme d'occupation.
Dès son discours du 3 juillet 1941, Staline appelle à la résistance en territoire occupé : " Dans les territoires occupés par l'ennemi, des unités de guérilla doivent être formées, des groupes de sabotage doivent être organisés pour combattre les unités ennemies, pour faire sauter des ponts et des routes, pour endommager les lignes téléphoniques et télégraphiques, détruire les dépôts de munitions et les infrastructures et mettre le feu aux forêts. Dans les régions occupées, l'ennemi et ses complices doivent faire face à une situation ingérable. Ils doivent être frappés et annihilés à chaque pas. "
Dans chaque village, dans chaque usine, des orateurs exaltent l'esprit patriotique. La propagande de guerre est portée jusqu'aux avant-postes grâce à des imprimeries de campagne aux ordres des commissaires politiques. Mais c'est surtout par le mouvement partisan que s'exprime une farouche volonté de résister à l'invasion. De nombreux soldats qui ont échappé à la capture dans les poches de Minsk et de Smolensk prennent le maquis dans les forêts impénétrables de Russie blanche. Pour les Allemands, le danger est grand, il pèse sur leurs lignes de communication mais plus encore, sur leur moral. Dans les forêts, la mort peut surgir de partout. Des détachements spéciaux de S.S. sont constitués pour liquider les maquis. Ils se signalent immédiatement par une extraordinaire brutalité, la campagne de Russie prend le visage de la haine. Les partisans s'assurent le contrôle de nombreux villages où les collaborateurs sont exécutés. La jeunesse s'enrôle dans les maquis et prête serment : " Je jure de me venger sur l'ennemi, cruellement, sans merci et sans trêve, le sang pour le sang, la mort pour la mort. "
En Union Soviétique, l'Allemagne mène une guerre d'anéantissement doublée d'une purification ethnique qui doit permettre l'asservissement des peuples soviétiques en même temps que la réalisation d'un Empire colonial allemand. Friedrich Schmidt, l'un des tortionnaires ordinaires de la Wehrmacht, 'responsable de la sécurité' dans le village de Boudionnovka, prés de Marioupol, note dans ses carnets : " 9 mars : journée difficile. Je dois mettre à mort trente adolescents capturés. A 10 heures, on m'a amené encore deux jeunes filles et six jeunes gens. J'ai dû les frapper impitoyablement. Depuis ça a été des exécutions en masse : hier, six, aujourd'hui trente trois. Le fossé est à peu près rempli. Comme elle sait mourir héroïquement cette jeunesse soviétique ! Certains d'entre eux, les jeunes filles surtout, n'ont pas versé une larme - 14 mars. J'ai fait fusiller Ludmila Tchoukanova, 17 ans - 23 mars : j'ai interrogé deux gamins qui avaient voulu passer sur la glace jusqu'à Rostov. On les a fusillés comme espions. "
C'est bien la brutalité et la barbarie de l'occupation allemande qui exacerbent la résistance soviétique. Aussitôt l'ordre de la terre brûlée lancé par Staline le 3 juillet 1941, une sorte de frénésie incendiaire venue du fond des âges s'empare des villageois. Comme devant les Chevaliers Teutoniques et les armées napoléoniennes, ils mettent le feu à leurs propres maisons. C'est vraiment la terre qui brûle.
Maria Timofeïevna Savitskaïa, agent de liaison pour la Résistance, se souvient de l'occupation allemande : " Tout brûlait autour de nous, les villages étaient incendiés avec leurs habitants. On brûlait les gens sur de grands bûchers... Dans les écoles.... Dans les églises... Je ramassais les restes carbonisés. Je ramassais pour une amie tout ce qui était resté de sa famille. On retrouvait des os, et quand il subsistait un lambeau de vêtement, ne fût-ce qu'un infime morceau, on savait aussitôt qui c'était. "

De la résistance au châtiment

La nature de la campagne de Russie pour les Allemands interdit donc l'échec aux Soviétiques et accentue un peu plus la radicalisation de leur résistance. Elle est exemplaire à Leningrad qui résiste à un siège de plus de trois années. Durant l'hiver 1941-42, un million de civils de Leningrad meurent de famine mais la ville résiste. Les Soviétiques construisent un chemin de fer sur le lac Ladoga gelé pour ravitailler la ville. Non, Hitler n'aura pas Leningrad. Et Moscou pas davantage. La dernière offensive allemande devant Moscou, Fall Typhon, est définitivement stoppée le 5 décembre 1941. Dès le 6, le Général Georgi Joukov lance une puissante contre-offensive. Les rudes Sibériens montés en ligne par une température de moins quarante degrés repoussent des soldats allemands privés de vêtements d'hiver à plus de cent kilomètres de Moscou. Le général allemand Günther Blumentritt raconte : " Le comportement des troupes russes dans la défaite contrastait terriblement avec celui des Polonais ou des Occidentaux. Mêmes encerclés, les Russes s'accrochaient et combattaient. "
La résistance ne faiblit pas non plus durant la bataille de Stalingrad, portée au rang de symbole par les deux camps. De septembre 1942 à février 1943, les soldats mêlés aux ouvriers se battent pour leur ville. Le 19 novembre 1942, une violente manœuvre de tenaille est entreprise contre les flancs allemands et aboutit à la capitulation de la VIème Armée allemande isolée à Stalingrad le 2 février 1943. La bataille de Stalingrad reste le symbole de la résistance soviétique et du basculement de l'équilibre des forces. Aidés par les Alliés qui lancent des offensives en Afrique puis en Italie dès juillet 1943 et qui envoient à l'Union Soviétique camions, chars et avions par centaines dans le cadre du Prêt-Bail, les Soviétiques réussissent peu à peu à reprendre l'initiative. Au cours des années 1943-1944 est progressivement libéré l'ensemble du territoire soviétique.
Les rancoeurs, la haine et la soif de vengeance suscités par trois années de guerre pour les Soviétiques expliquent l'intensité du châtiment imposé à l'Allemagne. La Grande Guerre Patriotique devient un défouloir pour l'Armée Rouge et ses soldats. En février-mars 1942, Staline, poussé par un enthousiasme mêlé à une soif de vengeance, ordonne de poursuivre la contre-offensive devant Moscou alors que celle-ci s'essouffle. L'Armée Rouge évite de peu le désastre. Durant la Grande Guerre Patriotique, toutes les occasions de contre-attaque qui se présentent à l'Armée Rouge sont l'objet d'une violence et d'un défoulement de puissance inédits. A la fin 1941, Rostov-sur-le-Don est reprise aux Allemands au prix de milliers de morts. Le défoulement de la machine de guerre soviétique est encore plus manifeste durant la bataille de Stalingrad ou plus encore durant l'opération Bagration, offensive générale, en 1944. L'agression allemande vécue comme une trahison et la politique d'occupation ressentie comme une volonté d'asservissement exacerbent encore un peu plus l'esprit de vengeance des Soviétiques. L'usage de la Blitzkrieg à grande échelle par l'état-major soviétique durant l'opération Bagration est comme une ironie de l'Histoire, un symbole de ce châtiment imposé à l'Allemagne, un 'retour de bâton'.
Les collaborateurs sont impitoyablement massacrés, les populations civiles allemandes sont elles aussi l'objet de la vengeance soviétique. Près de cent milles femmes allemandes sont violées par des soldats de l'Armée Rouge durant la bataille de Berlin. Berlin devient le symbole du déchaînement de la puissance soviétique à la fin de la guerre. La ville est détruite au tiers. Quatre cents cinquante mille allemands et sept cents mille soviétiques meurent durant la bataille. C'est l'une des plus sanglantes de la guerre. Le châtiment imposé par les Soviétiques à l'Allemagne à la fin de la guerre est non seulement un défoulement mais également la manifestation de l'aspiration et de l'affirmation de la puissance soviétique en prévision de l'après-guerre. L'Armée Rouge a supporté quatre années durant le poids de la Wehrmacht et entend bien montrer qu'elle en est le principal vainqueur.

Le syndrome de la victoire volée

     Entre guerre idéologique et lutte patriotique, de la résistance au châtiment, le stalinisme de guerre et la Grande Guerre Patriotique marquent une fracture dans l'histoire de l'Union Soviétique. Pour un temps, le stalinisme se mue, les valeurs communes se renouvellent. C'est la Russie éternelle qui renaît le temps d'une guerre, ce sont les villageois qui incendient leurs maisons comme leurs ancêtres, les civils qui s'enrôlent dans les maquis pour lutter contre l'occupant. La Grande Guerre Patriotique s'achève dans un bain de sang révélateur de la volonté de résistance puis de vengeance des Soviétiques. L'Union Soviétique est ravagée par la guerre, près de vingt millions de ses enfants y ont trouvé la mort, soixante dix mille villages ont été détruits, le patrimoine culturel soviétique a été saccagé par l'occupant. Pour autant, elle reste un triomphe pour l'Union Soviétique et notamment pour son chef. Viktor Nekrassov écrit dans La Tragédie de ma Génération : " On ne juge pas le vainqueur. Nous, le peuple, pardonnâmes tout à Staline, la tragédie de la collectivisation, de la famine, l'année 1937, les erreurs fatales des premiers mois de la guerre ! " Pour Vassili Grossman, " Le sang sacré versé dans la guerre nous a purifié du sang innocent des dékoulakisés et du sang de 1937. "
La victoire soviétique suscite tant admiration que respect à l'étranger. Partout, les Partis Communistes en tirent profit.
Toutefois, la fracture que représente la Grande Guerre Patriotique génère une vive attente des Soviétiques envers le pouvoir. Pour Elena Zoubkova, " En 1945, même si le régime bénéficie de beaucoup plus de soutien qu'en 1940-41, la société n'est pas prête à revenir au statut quo ante bellum. " Ilya Ehrenbour écrit encore : " Le passé ne pouvait pas se répéter, ne pouvait pas revenir. Le peuple avait trop souffert. Quelque chose devait se passer. " Les anciens combattants paysans et leurs épouses restées au kolkhoze sont persuadés que les kolkhozes vont être dissous, et que leur lopin leur sera rendu. Les anciens combattants ouvriers sont persuadés que les lois 'scélérates' de 1938, 1940 et 1941 sur l'absentéisme et le changement non autorisé de lieu de travail vont être abolies, les anciens combattants issus de l'intelligentsia que la censure sera relâchée et les espaces de liberté d'expression acquis durant la guerre sauvegardés.
Le 'syndrome de la victoire volée' évoqué par Iouri Afanassiev et Guennadii Bordiougov est le sentiment éprouvé par de larges fractions de la société, et notamment les frontoviki, qui espéraient, à l'issue de la guerre, un changement. Mais ce changement ne vient pas et après la guerre, le stalinisme entreprend une nouvelle phase de radicalisation.
La Grande Guerre Patriotique n'aura été qu'une parenthèse.

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